Dans le monde professionnel, il existe une idée reçue qui continue d'avoir la vie dure : plus une personne a accumulé d'années d'expérience, plus elle serait naturellement compétente. Il n'est pas rare d'entendre des phrases comme : « J'ai 30 ou 40 ans d'expérience dans ce domaine. », « Cela fait des décennies que j'exerce ce métier, je sais de quoi je parle. ». Ou encore : « Vous ne pouvez rien m'apprendre, cela fait quarante ans que je fais ce travail. »
Ces affirmations impressionnent souvent. Elles imposent parfois le silence à ceux qui osent proposer une autre manière de faire. Pourtant, derrière ces discours se cache une confusion que beaucoup entretiennent sans même s'en rendre compte. Car ce n'est pas le nombre d'années qui fait l'expérience. C'est ce que ces années nous ont appris.
Une personne peut très bien exercer le même métier pendant quarante ans... sans jamais remettre en question ses habitudes, sans jamais chercher à évoluer, sans jamais apprendre autre chose que ce qu'elle savait déjà après ses cinq premières années. Dans ce cas, possède-t-elle réellement quarante années d'expérience... ou simplement une année répétée quarante fois ? Voilà toute la différence.
L'expérience n'a jamais eu pour vocation de nous enfermer dans des certitudes. Elle est censée développer notre intelligence de situation, notre capacité à analyser un contexte nouveau, à comprendre que les environnements évoluent, que les technologies changent, que les comportements humains se transforment et que les méthodes d'hier ne produisent pas toujours les résultats de demain.
Le véritable professionnel n'est donc pas celui qui répète sans cesse : « J'ai toujours fait comme ça. ». Le véritable professionnel est celui qui se demande régulièrement : « Est-ce encore la meilleure façon de faire aujourd'hui ? »
Malheureusement, cette confusion est particulièrement visible dans certaines entreprises. Combien de collaborateurs ont déjà tenté d'alerter leur direction sur un dysfonctionnement, sur une méthode devenue inefficace ou sur une nouvelle approche plus pertinente... avant de se heurter à une réponse aussi brutale que stérile : « Cela fait trente ans que je dirige cette entreprise, je n'ai pas de leçon à recevoir. »
Cette phrase met souvent fin au dialogue. Non pas parce que les arguments sont mauvais. Mais parce que l'orgueil prend le dessus sur l'écoute. Or, lorsqu'un dirigeant cesse d'écouter ceux qui vivent quotidiennement la réalité du terrain, il commence progressivement à piloter son entreprise avec les certitudes du passé plutôt qu'avec les besoins du présent.
Le plus paradoxal, c'est que lorsque les résultats se dégradent, lorsque les clients s'éloignent ou que les performances diminuent, les responsabilités sont rarement assumées. On cherche un responsable. Les collaborateurs. Les équipes. Le marché. La conjoncture. La concurrence. Tout le monde devient coupable... sauf celui qui refuse de remettre ses propres décisions en question.
Pourtant, les plus grands leaders de notre époque partagent une qualité commune : ils apprennent en permanence. Ils savent que leur expérience représente un socle, mais jamais un plafond. Ils comprennent qu'écouter n'est pas un signe de faiblesse. Changer d'avis n'est pas une humiliation. Reconnaître qu'une idée venue d'un collaborateur est meilleure que la sienne n'enlève rien à leur légitimité.
Au contraire. Cela la renforce. Car l'humilité est le prolongement naturel de la véritable expérience. L'ancienneté donne de la mémoire. L'expérience développe le discernement. Mais seule l'adaptabilité permet de continuer à progresser.
À une époque où les métiers évoluent plus vite que jamais, où l'intelligence artificielle, les nouvelles technologies et les transformations sociétales redessinent nos façons de travailler, celui qui refuse d'évoluer finit inévitablement par devenir le gardien d'un monde qui n'existe déjà plus.
Être expérimenté ne signifie donc pas avoir tout vu. Cela signifie avoir suffisamment appris de ses expériences pour savoir que l'on a encore beaucoup à apprendre. C'est probablement là que réside la plus grande différence entre l'ancienneté et la véritable expérience. L'une regarde le passé avec fierté. L'autre regarde l'avenir avec curiosité.
Les années construisent l'ancienneté ; seule l'adaptabilité construit la véritable expérience. Car une expérience qui ne nous fait plus évoluer cesse d'être une richesse, elle devient une habitude.
Ajouter un commentaire
Commentaires